Tribune de Gauthier Bouchet

La transition énergétique n’est pas qu’une nécessité compte tenu du climat. C’est aussi un moyen contemporain de reconquérir notre souveraineté. Au fond, même dans un monde où le climat ne serait pas altéré, il serait impensable que la France n’aspire pas à devenir indépendante sur le plan énergétique. Ou bien alors, l’on change de paradigme et l’on accepte le principe que la France sorte désormais du champ des puissances mondiales, qui se caractérisent par leur indépendance et leur capacité d’influence sur les autres puissances. Mais ce n’est pas notre position : la France, pour nous, doit être un aiguillon du monde contemporain.

L’exploitation des énergies fossiles implique par ailleurs un modèle court-termiste de développement. Cela est incompatible avec la possibilité même qu’existent des civilisations durables au XXIe siècle et aux époques qui suivront. Parce qu’il y a ce cap fatidique du pic pétrolier — qui plus est incertain dans sa chronologie — et que, plus que nos économies, nos civilisations sont basées sur le pétrole, il importe donc de trouver des énergies de substitution.

Soit l’Humanité change d’énergies, et elle peut conserver son modèle de développement dans une part raisonnable, soit elle change de modèle de développement et elle pourra exploiter plus durablement les énergies fossiles, au lieu d’en faire un usage exponentiel. La solution se trouverait donc au croisement de ces deux mutations à accomplir : écologiquement, faire la transition énergétique aux échelles nationales, tout en contenant politiquement les excès du libéralisme économique.

Pour l’instant, le compte n’y est toujours pas. Au fond, la COP 21 reprend les erreurs d’appréciation du passé. Ainsi, une des failles majeures des précédents sommets, c’est d’avoir pu croire, au prétexte de l’intégration croissante des États dans de nouveaux espaces géo-économiques (Union européenne, ALENA, TAFTA demain…) que la crise environnementale puisse se régler de manière unifiée et à l’échelle planétaire.

Et pourtant, il est naïf de penser que chacun voudra et même pourra jouer le jeu. Ainsi, comment un micro-archipel comme les Tuvalu pourrait-il avoir les mêmes vues sur l’environnement qu’un État-continent comme la Russie ? Tout, historiquement et politiquement, les séparent.

Faisant ce constat d’évidence, nous posons une autre question, qui a le mérite de rétablir l’écologie dans le réel, et plus singulièrement la « réalité des échelles » : la conscience puis la bonne appréhension de l’inégalité des rapports de forces internationaux, que d’ailleurs une écologie bien comprise pourrait corriger à la marge. Le questionnement fondamental d’une écologie rationnelle, qui soit respectueuse des États-Nations, est le suivant. De quel poids peuvent peser les puissances occidentales, gros pollueurs tout en étant les initiateurs de la volonté de transition énergétique, face aux Émergents et aux nouveaux pays industrialisés en général — Chine, Inde, Brésil, Indonésie, Afrique du Sud, Mexique, Nigéria, Vietnam, Iran… — alors que ceux-ci accèdent désormais aux fruits de la croissance économique, donc d’une existence politique au sein de la société internationale ?

Il est légitime que ces pays soient pleinement demandeurs de l’autonomie de leurs moyens de développement économique, sociaux et politiques. Contingenter de la sorte leur consommation énergétique par un traité mondial serait en quelque sorte les brider à la « naissance », considérant qu’ils n’existent véritablement, pour beaucoup, que depuis leur décolonisation, ce dernier demi-siècle.

Ce qui importe, c’est donc de changer la manière de procéder. La prise de conscience existe certainement de manière mondiale. Il n’y a pas de Nations « écologiquement débiles », en ce sens qu’elles seraient ignorantes des solutions à appliquer de manière nécessaire. Il n’y aurait donc pas de raison de croire qu’il y ait moins de conscience écologique, des équilibres et des cycles naturels, des pratiques excessives, du respect moral des aménités, de la faune et de la flore, et finalement de l’humain, dans ces pays qui constituèrent l’ancien « Tiers-monde » désormais « en voie de développement ».

Symboliquement, nous prétendons même qu’il y a plus de conscience de l’écologie voire de pratique d’une écologie concrète et quotidienne chez l’agriculteur vietnamien arpentant chaque jour sa rizière en étages et y travaillant concrètement, que chez le trader new-yorkais, pris dans ses écrans, n’ayant pas même de contact avec un environnement d’ailleurs largement artificiel, et dont le travail est objectivement une spéculation.

L’État-Nation demeure à notre sens l’étalon idéal pour agir : la bonne échelle. Cela n’implique pas d’être autiste face au monde. Mais les synergies à opérer, a priori, devraient se faire au mieux à un niveau bilatéral ou multilatéral « léger » (type Europe des Six de 1957), tirant partie d’une égalité démographique et de développement socio-économique entre les parties concernées, pour aboutir à des politiques mutualisées vraiment efficaces. Les coopérations industrielles ou aérospatiales « légères » (type Airbus ou ESA) qui ne tiennent en rien du mythe de l’ « Europe des Vingt-huit » mais de la réalité d’associations limitées pour être plus efficaces, peuvent à ce titre constituer un exemple positif.

Associer les États-Unis à la France pour la protection du dérèglement climatique, selon ce schéma, n’aurait aucun sens ! Associer l’Allemagne à la France en aurait déjà davantage… encore qu’il ne faille pas s’arrêter qu’à la démographie et à l’économie, mais aussi prendre en compte le modèle de développement. Là-dessus, l’inclination productiviste de l’Allemagne, différente du modèle français, nuance ce bon a priori.

Dire qu’il importerait d’accomplir la transition énergétique « aux échelles nationales » s’opposerait donc à une résolution planétaire de ce problème. En disant que l’État-Nation est l’échelon intermédiaire idéal des politiques environnementales, loin de l’idéalisme de mutualisation de politiques planétaires, nous disons aussi, implicitement, qu’accomplir la transition énergétique à une échelle infranationale serait une utopie.

Dire cela concernant la France revient en particulier à viser le rôle, croissant depuis les lois successives de décentralisation (1982, 2001) de nouvelles collectivités sur le plan des politiques environnementales : intercommunalités, métropoles, régions. En prétendant mieux faire que l’État, ces structures font surtout plus mal, et à leur profit : celui des baronnies politiques qu’elles instaurent. La défense de l’environnement ne gagnera pas à ce que soient plantés quelques arbres ou créés quelques postes de médiateurs. Il lui faut un cap clair, dessiné par un acteur impartial, comme doit l’être l’État.

Cette transition doit notamment passer — n’en déplaise aux « écologistes officiels »— par le maintien d’une filière nucléaire civile forte. Malgré sa mauvaise image, l’énergie nucléaire a le mérite de demeurer une énergie très productive, peu coûteuse, et non polluante (elle ne rejette que de la vapeur d’eau). Le problème de l’enfouissement des déchets, largement résolu, est abusivement mis en exergue par ceux-là même qui, en libéralisant l’énergie où en soutenant des gouvernements y contribuant (de gauche y compris) ne se soucient pas de l’inquiétant perte de contrôle de l’État sur ce secteur-clé.

Après la catastrophe de Fukushima, en mars 2011, l’exemple du Japon devrait pourtant nous montrer ce qu’il ne faut pas faire. En l’espèce, sous-traiter la sécurité des sites nucléaires à des organismes privés est non seulement quelque chose de dangereux en termes environnemental et de santé publique, mais cela représente également une atteinte de plus aux attributs de l’État, seul garant légitime de la sécurité de ces sites.

En clair, l’accomplissement en France de la transition énergétique est tout à la fois question de volontarisme politique, d’une bonne compréhension des acteurs de la communauté internationale et, plus difficile sans doute, d’un jugement sain des échelles de mise en pratique des politiques que cette transition impliquera. Au XXIe siècle, faire de l’État-Nation souverain l’acteur et le juge de cette transition, en lieu et place d’un État davalué ou d’un État mondial, est non seulement à notre sens une décision sage, mais encore une idée révolutionnaire.

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