Jean-Claude Martinez : la voie alternationaliste

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martinez

Je mets sur la table politique, vide de toute idée, un nouveau concept, un nouveau paradigme, une sacrée mutation dans un landerneau politique sclérosé.

En avril 2003, six États ont annoncé le « séquençage » du génome humain. Les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne, la Chine, le Japon et l’Allemagne ont créé un consortium, avec financement public, afin de décrypter les 23 paires de chromosomes, avec leurs 25 000 gènes et les 3,5 milliards de nucléotides. Il y avait bien une société commerciale, Celar, qui collaborait à ce projet. Mais c’est un organisme « public » international qui a géré le bien public mondial suprême : le génome humain. Et ce bien public a été mis gratuitement, sur Internet, à la disposition de tous les chercheurs de l’humanité.

Ainsi vient-on de gérer mondialement un bien public de santé. Dès lors que l’on a effectué le premier pas, d’envergure planétaire, dans le traitement des maladies génétiques, pourquoi ne pas confier à une instance internationale la prise en charge du traitement des grandes pandémies : SIDA, tuberculose et malaria ? face à la pneumonie atypique, en avril 2003, n’a-t-on pas mis en commun les expériences, les savoirs… ? et la maladie n’a-t-elle pas gagné du terrain trop vite parce que les dirigeants chinois ont cru que le virus obéissait aux frontières, aux ordres du PC, à la dictature du prolétariat et au centralisme démocratique ? En fait, ce que je propose ne bloque pas sur l’illumination mais sur l’obscurantisme… Obscurantisme d’ailleurs généralisé. Même les socialistes qui se veulent à la pointe du progrès humain et de la générosité se sont enfermés dans l’Europe et ne voient plus le monde de Jaurès et de Blum. Car dans ses Lettres de Buchenwald, Léon Blum, lui, avait vu, à la différence de Moscovici, Strauss-Khan ou Hollande. Il écrivait : « Il sera nécessaire d’aller plus loin dans la voie de l’organisation universelle, et non européenne …économique… ».

Avant la fin de ce siècle, un certain nombre de biens publics mondiaux ne pourront être que gérés en commun.
L’ONU en dénombre une soixantaine. Pour ma part, j’en vois quatre véritablement fondamentaux pour assurer l’équilibre de la « navette Columbia planétaire » :
l’eau, l’alimentation, la santé et l’alphabétisation.

Au XVIème siècle, Jean Bodin a trouvé l’outil juridique pour gérer « la République ». Les légistes d’aujourd’hui sont placés devant leur responsabilité. Il leur faut inventer l’outil juridique pour gérer les sociétés humaines et leurs problèmes mondialisés. Il donne quelques pistes. Il est permis d’imaginer un consortium international pour chacun des biens publics. de même qu’un conseil de sécurité économique et sociale au sein de l’ONU. Depuis la Convention du droit de la mer de Montego Bay, en 1992, les ressources des fonds des océans, à commencer par les nodules polymétaniques, sont gérés par une autorité mondiale des fonds des mers. Un accord international de 1994 a précisé un régime juridique pour l’octroi des permis d’exploration et d’exploitation. Toute entreprise, d’ailleurs dénommée « L’entreprise » dans le traité, procède par appels d’offre.

Le dispositif en vigueur pour les fonds de mers, pourquoi ne pourrait-on le faire jouer, en le transposant naturellement, quand il s’agit d’eau, d’énergie, d’agriculture ou d’alphabétisation ?

Avec une alimentation devenue service public planétaire, les paysans pourraient produire beaucoup plus librement.
Leur production globale serait mise en commun dans le « grenier » planétaire, sous la gestion d’une « haute autorité de l’humanité ». Pour les contribuables, les coûts budgétaires seraient rigoureusement les mêmes. Les 45 milliards d’euros que nécessite chaque année la PAC-Politique agricole commune seraient utilisés dans le cadre d’une politique agricole au service de l’humanité et n’affichant plus de restriction.

Pour les paysans des pays du tiers-monde, le changement n’aurait aucune conséquence négative :
au lieu de disparaître sous l’effet d’un véritable dumping alimentaire, comme c’est le cas actuellement, ils ne seraient plus soumis à cette concurrence déloyale. Les éleveurs camerounais pourraient enfin vendre leur bétail dans des conditions décentes. Et si la sècheresse venait à sévir au Niger, au Sahel ou en Éthiopie, le « filet de sécurité » du service alimentaire planétaire aurait le grand mérite d’exister. Il en irait de même dans l’hypothèse où l’eau serait mise en commun. il s’agirait simplement d’imposer des redevances aux grandes multinationales qui bénéficient du monopole des équipements et de la distribution de l’eau. Cas bien connu en France de Veolia Environnement (ex Vivendi Environnement).
Ces redevances permettraient de constituer un fonds d’adduction d’eau, comme il en existe d’ailleurs en droit français sous la forme d’un compte spécial du Trésor. C’est ce fonds qui financerait ensuite l’alimentation en eau au Bangladesh, dans les pays du Sahel, et, plus généralement, dans tous les territoires qui en ressentent la nécessité. Ainsi éviterait-on les désastres du Bangladesh où à force de puiser jusqu’aux nappes phréatiques, s’est installée une pollution par le plomb, les pesticides et autres herbicides. Avec des conséquences sanitaires dramatiques, notamment pour les enfants.

La composition de cette agence internationale, de ce conseil de sécurité économique, ou pour faire grandiloquent, de cette haute autorité de l’humanité devrait être, à mon sens, tripartite. Avec des représentants des États, des ONG-Organisations non gouvernementales et des grandes multinationales concernées, qu’elles interviennent dans le domaine de l’eau, dans le négoce des produits agricoles ou dans les industries pétrolières et énergétiques. En fait, chacun y trouverait son compte. Les pays du Nord comme ceux du Sud. Si l’on veut bien partir du principe que les êtres humains ont des choses en commun – ce que Saint Thomas d’Aquin et la doctrine de l’Église appelaient déjà les biens communs -, alors j’insiste, autant les gérer. Quand il est question de santé, associer aux États-nations les puissantes multinationales et les grandes ONG humanitaires paraît relever de l’évidence. De même, si l’on veut sérieusement se préoccuper de l’alimentation en eau potable de la planète, il n’est pas concevable de ne pas faire intervenir les multinationales de l’eau, à commencer par les grandes firmes françaises. En août 2002, au sommet de la Terre, à Johannesburg, il est apparu clairement qu’elles prenaient part aux débats sur un pied d’égalité avec les nations.

S’agissant de la transformation de l’énergie en service public planétaire, je suis persuadé qu’elle serait de nature à assurer un financement de la recherche fondamentale, par exemple sur l’hydrogène. Une redevance sur les énergies pétrofossiles actuelles pourrait être instaurée afin d’alimenter un fonds de recherche sur la technologie de l’hydrogène ou sous d’autres formes issues des biotechnologies.

De même, le service public planétaire de l’éducation permettrait de résoudre le problème de l’alphabétisation. Alors qu’aujourd’hui, des milliers d’étudiants sortent des université françaises, européennes, africaines ou autres sans emploi, ces mêmes étudiants – avec la création d’une coopération éducative internationale- trouveraient immédiatement une activité à la fois rémunérée et utile à la collectivité. Un résultat tangible en témoignerait puisque plus de deux milliards d’enfants seraient alphabétisés… Je sais que les asthmatiques de l’intelligence, les artérioscléreux de l’imagination et les privilégiés de la vie soulèveront mille objections : l’irréalisme, le coût, l’inutilité, le mondialisme et autres tartufferies. Mais la réalité est là. Il y a des millions d’enfants et de jeunes qui voudraient apprendre et des milliers de diplômés sans emploi qui pourraient leur apprendre. Ma proposition vise à faire rencontrer ces deux groupes situés sur deux orbites différentes.

Que des financements importants soient nécessaires, c’est une affaire entendue. Mais je suis persuadé qu’ils seraient moins compliqués à établir qu’il n’y paraît. Après tout, il m’est facile de vous faire observer que des ressources planétaires existent déjà et que des assiettes fiscales mondialisées sont donc toutes trouvées pour des prélèvements qui assureraient le financement de ces biens publics mondiaux. Dans le passé, une taxation du commerce des armes de guerre fut proposée. Mais on peut aussi imaginer une TVA de l’espace qui viendrait s’appliquer aux services commerciaux rendus à partir des satellites en orbite géo-stationnaires. Par conséquent, au-delà d’une taxe Tobin, qui paraît plus être un symbole qu’une réalité, les possibilités de financement ne manquent pas…

Jean-Claude Martinez, extrait de Demain 2021

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