Jean-Paul Marat : « Avec du désintéressement et du courage, un peuple peut toujours conserver sa liberté »

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Dans les temps de calme et d’abondance, au milieu des succès d’un gouvernement paisible, les nations entraînées par le courant de la prospérité, s’endorment sans défiance entre les bras de leurs chefs, et la voix d’un dieu ne les réveillerait pas de leur léthargie. Mais dans les temps de troubles et de calamités, lorsque les princes, marchant au pouvoir arbitraire, foulent les lois à leurs pieds sans honte et sans remords, l’attention publique est réveillée par les moindres objets, et la voix d’un simple citoyen peut faire impression sur les esprits.

Messieurs, si en rassemblant sous vos yeux, dans un même tableau, les odieux artifices qu’emploient les princes pour se rendre absolus, et les scènes épouvantables du despotisme, je pouvais révolter vos cœurs contre la tyrannie, et les enflammer de l’amour de la liberté, je m’estimerais le plus heureux des hommes.

Le parlement actuel touche à sa fin, et jamais dissolution ne fut plus désirée par un peuple opprimé : vos droits les plus sacrés ont été violés avec audace par vos représentants ; vos remontrances ont été artificieusement repoussées par le trône ; vos réclamations ont été étouffées avec perfidie, en multipliant les griefs qui les excitèrent ; vous mêmes avez été traités comme des sujets remuants, suspects et mal affectionnés. Telle est notre position ; et si bientôt elle ne change, le peu de liberté qui vous est laissé, est prêt à disparaître. Mais l’heure des réparations s’avance, et il dépend de vous d’obtenir la justice que vous réclamés en vain depuis si longtemps.

Tant que la vertu règne dans le grand conseil de la nation, les droits du peuple et les prérogatives de la couronne, se balancent de manière à se servir mutuellement de contre-poids. Mais dès qu’on n’y trouve plus ni vertu ni honneur, l’équilibre est détruit ; le parlement qui était le glorieux boulevard de la liberté Britannique, est métamorphosé en une faction audacieuse qui se joint au cabinet, cherche à partager avec lui les d’épouilles de l’État, entre dans tous les complots criminels des fripons au timon des affaires, et appuie leurs funestes mesures ; en une bande de traîtres masqués qui, sous le nom de gardiens fidèles, trafiquent honteusement des droits et des intérêts de la nation : alors le prince devient absolu, et le peuple esclave ; triste vérité dont nous n’avons fait que trop souvent la triste expérience.

De vous seuls, Messieurs, dépend le soin d’assurer l’indépendance du parlement ; et il est encore en votre pouvoir de faire revivre cette auguste assemblée, qui, dans le dernier siècle, humilia l’orgueil d’un tyran, et rompit vos fers : mais pour cela, combien ne devez-vous pas vous montrer délicats, dans le choix de vos mandataires ?

Rejetez hardiment tous ceux qui tenteraient de vous corrompre : ce ne sont que des intrigants qui cherchent à augmenter leurs fortunes aux dépens de leur honneur, et du bien être de leur patrie.

Rejetez tous ceux qui tiennent quelques places de la cour, quelque emploi des officiers de la couronne ; quelque commission que le roi peut améliorer : comment des hommes aussi dépendants, et semblables à ceux qui remplissent aujourd’hui le sénat, vous représenteraient-ils avec intégrité ?

Rejetez ceux qui mendient vos suffrages ; vous n’avez rien de bon à attendre de ce côté là : s’ils n’étaient jaloux que de l’honneur de servir leur patrie, descendraient-ils à un rôle aussi avilissant ? Ces basses menées sont les allures du vice, non de la vertu : sans doute, le mérite aime les distinctions honorables ; mais content de s’en montrer digne, il ne s’abaisse point à les solliciter, il attend qu’elles lui soient offertes.

Rejetez tous ceux qui sont décorés de quelques titres pompeux : rarement ont-ils des lumières, plus rarement encore ont-ils des vertus : que dis-je ? ils n’ont de la noblesse que le nom, le luxe, les travers et les vices.

Rejetez la richesse insolente ; ce n’est pas dans cette classe que se trouve le mérite qui doit illustrer le sénat.

Rejetez la jeunesse inconsidérée, quel fond pourriez-vous faire sur elle ? Entière-ment livrée au plaisir dans ce siècle de boue, la dissipation, le jeu, la débauche absorbent tout son teins ; et pour fournir aux amusements dispendieux de la capitale, elle serait toujours prêt à épouser la cause du cabinet. Mais fut-elle exempte de vices ; peu instruite des droits du peuple, sans idée des intérêts nationaux, incapable d’une longue attention, souffrant avec impatience la moindre gêne, et détestant la sécheresse des discussions politiques, elle dédaignerait de s’instruire pour remplir les devoirs d’un bon serviteur.

Choisissez pour vos représentants des hommes distingués par leur habileté, leur intégrité, leur civisme ; des hommes versés dans les affaires publiques, des hommes qu’une honnête médiocrité met à couvert des écueils de la misère, des hommes que leur mépris pour le faste garantit des appas de l’ambition, des hommes qui n’ont point respiré l’air infect de la cour, des hommes dont une sage maturité embellit une vie sans reproche, des hommes qui se distinguèrent toujours par leur amour pour la justice, qui se montrèrent toujours les protecteurs de l’innocence opprimée, et qui dans les différents emplois qu’ils ont remplis n’eurent jamais en vue que le bonheur de la société, la gloire de leur pays.

Ne bornez pas votre choix aux candidats qui se présenteront, allez au-devant des hommes dignes de votre confiance, des hommes qui voudraient vous servir, mais qui ne peuvent disputer cet honneur à l’opulent sans mérite, qui s’efforce de vous l’arracher ; et prenez-vous-y de manière que le désir de vous consacrer leurs talents ne soit pas acheté par la crainte de déranger leurs affaires ou de ruiner leur fortune : repoussez avec horreur toute voie de corruption, montrez-vous supérieurs aux larges-ses, dédaignez même de vous asseoir à des tables prostituées.

Le cabinet suivant sa coutume, va déployer les plus grands efforts pour influencer votre choix. Les attraits de la séduction triompheront-ils de votre vertu ? La fierté anglaise est-elle donc si fort avilie qu’il ne se trouve plus personne qui rougisse de se vendre ? Lorsque de si grands intérêts commandent impérieusement, les petites passions oseront-elles élever leurs voix ? méritent-elles donc d’être satisfaites à si haut prix ? À quels désastres mène le mépris des devoirs ! Voyez vos sénateurs passer les journées entières à préparer, corriger et refondre des bills pour consacrer la propriété de leurs lièvres ou de leurs chiens : tandis que la moitié du peuple périssant de misère par la surcharge des impôts ou les malversations des accapareurs, leur demande du pain. Voyez votre patrie couverte des blessures que lui ont faites les agents de la cour, épuisée d’inanition et baignée dans son sang !

Messieurs ! la nation entière a les yeux sur vous, dont elle attend le terme de ses souffrances, le remède à ses maux. Si votre cœur, fermé à tout sentiment généreux, refusait à vos compatriotes la justice que vous leur devez : du moins, sachez sentir la dignité de vos fonctions, sachez connaître vos propres intérêts. C’est à vous qu’est confié le soin d’assurer la liberté du peuple, de, défendre ses droits. Pendant le cours des élections, vous êtes les arbitres de l’état, et vous pouvez forcer à trembler devant vous, ces mêmes hommes qui voudraient vous faire trembler devant eux. Serez-vous sourds à la voix de l’honneur ? Ah, comment une mission aussi sublime pourrait-elle s’allier avec l’infamie de la vénalité ? Que dis-je ? Ces candidats qui prodiguent l’or et n’épargnent aucune bassesse pour vous mettre dans leurs intérêts, n’ont pas plutôt extorqué vos suffrages, qu’ils laissent percer leur orgueil, et vous accablent de dédains. Punissez-les de leur insolence, repoussez leurs caresses hypocrites, songez au mépris qui les suit, et faites tomber votre choix sur des hommes pénétrés de ce qu’ils doivent à leurs commettants.

Le parlement sous l’influence de la cour, ne s’occupera jamais du bonheur public. Ne concevez-vous pas que des intrigants qui ne doivent leur nomination qu’à l’or qu’ils ont semé, non contents de négliger vos intérêts, se font un devoir de vous traiter en vils mercenaires ? Cherchant à raccrocher ce qu’ils ont dépensé pour vous corrompre, ils ne feront usage des pouvoirs que vous leur avez remis, que pour s’enrichir à vos dépens, que pour trafiquer impunément de vos droits. Quelques présents peuvent-ils donc être mis en parallèle avec les maux que cause la vénalité ? avec les avantages que vous procurerait un sénat pur et fidèle ?

Songez aussi à ce que vous devez à la postérité. Combien vos ancêtres étaient jaloux de transmettre intacts à leurs enfants, les droits qu’ils avaient reçus de leurs pères ! Ce qu’ils ont fait avec tant de peine, vous pouvez le faire avec facilité ; ce qu’ils ont fait au mépris de tant de dangers, vous pouvez le faire sans péril. Le feu sacré qui brûlait dans leur sein, n’enflammera-t-il jamais vos cœurs ? Ne laisserez-vous à vos descendants, que des noms couverts d’opprobre ? Ne frémirez-vous point à l’idée de faire le malheur des générations avenir ? Les siècles de la liberté sont-ils donc passés sans retour ? Et faudra-t-il que vos fils, en pleurant sur leurs chaînes, s’écrient un jour avec désespoir : « Voilà les fruits de la vénalité de nos pères !

Messieurs ! avec du désintéressement et du courage, un peuple peut toujours conserver sa liberté : mais une fois que ce trésor inestimable est perdu, il est presque impossible de le recouvrer : or il est bien près de l’être, lorsque les électeurs mettent à prix leurs suffrages.

Jean-Paul Marat, Les chaînes de l’esclavage (1774), édition de l’An I : 1792.

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