Kennedy au regard de son discours d’investiture

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Éléments du discours

John Fitzgerald Kennedy (1917-1963) prononce son discours d’investiture présidentielle le 20 janvier 1961. Élu en novembre précédent contre le républicain Richard Nixon, Kennedy symbolise par sa jeunesse un tournant certain dans l’histoire et la politique américaines. Ce tournant s’opère de plus à une époque, la guerre froide, qui connaît un durcissement des relations de part et d’autre entre les États-Unis d’Amérique et l’Union des républiques socialistes et soviétiques. Ce moment historique particulier, où la confrontation entre les deux superpuissances mondiales est notamment symbolisée par la course à l’arme nucléaire, impose donc le volontarisme politique comme ligne de conduite et des hommes à la fois fermes mais pragmatiques pour l’incarner. Si, depuis 1956, les Soviétiques sont représentés par Nikita Khrouchtchev (1894-1971), lequel se démarque par sa critique des excès du stalinisme dans le cadre du XXe Congrès du PCUS, les Américains ont pour leur part choisi la démocrate Kennedy et espèrent avec lui une désescalade des tensions internationales.

Déterminons au regard de ce discours d’importance, ce que Kennedy change ou, à tout le moins, compte changer dans la politique internationale des États-Unis — qui est aussi en partie un miroir de sa politique intérieure — alors que la guerre froide le contraint à composer à la fois avec une superpuissance rivale (et même ennemie) tout comme un Tiers-monde en émergence politique, démographique et économique, conséquemment à la décolonisation européenne de l’après-Deuxième guerre mondiale. C’est donc, pour le président Kennedy, nouvellement élu, la question de la liberté de manœuvrer dans un monde de « blocs », qui est ici mise à l’épreuve sur trois plans essentiels : sécurité, prospérité et liberté.

Un monde insécure

Pour débuter, Kennedy indique combien, en 1961, « le monde est très différent »  c’est-à-dire de celui précédant la Deuxième guerre mondiale. L’invention de l’arme atomique, employée par les États-Unis au Japon en août 1945 pour porter la guerre à son terme, fait beaucoup dans l’affirmation de cette différence. Il y a un paradoxe intéressant à dire que c’est entre des mains demeurées « mortelles » que l’homme détient de manière inédite dans son histoire propre « le pouvoir d’abolir toute forme de pauvreté humaine et toute forme de vie humaine ». Cette différence par rapport au passé peut faire peur, car dans un contexte de constante mise à niveau avec l’Union soviétique, la portée de l’arme atomique n’est pas connue dans toute son ampleur.

Le contexte peut sembler d’autant plus « différent » à Kennedy que les Soviétiques concurrencent désormais les États-Unis à proximité même de leur zone d’influence traditionnelle, par leur soutien au régime communiste cubain de Fidel Castro. L’Amérique latine perd ainsi un peu de son statut historique d’ « arrière-cour » des États-Unis. Cuba questionnera bientôt les Américains avec la crise des missiles (1962). Mais pour l’heure en 1961, Kennedy invoque juste son souci d’une union politique des nations sud-américaines  derrière la protection traditionnelle des États-Unis : «  Nous nous unirons (…) pour faire face, ensemble, à toute agression ou subversion sur l’ensemble du continent américain. » Ce souci sera alors progressivement manifeste, vis-à-vis des Soviétiques et de leurs alliés Cubains, par la Doctrine McNamara prévoyant des ripostes proportionnelles à la  réalité des menaces en cours. Cette réaffirmation de l’appui des États-Unis à l’Amérique latine et ses « républiques sœurs » se manifeste assez différemment de l’impérialisme et de l’ingérence américaine classiques à l’œuvre depuis le XIXe siècle, dans un cadre inédit de sécurité collective permis par la mise en place, depuis la conférence de San Francisco (avril-juin 1945) d’ailleurs d’initiative américaine, de l’Organisation des Nations unies : l’ONU. Celle-ci doit pallier les carences de la défunte Société des Nations (SDN) de l’entre-deux guerres, incapable de prévenir l’Europe puis le monde de l’embrasement, en dépit des principes généraux de ses pères fondateurs, dont Aristide Briand. La guerre étant passée et l’ONU mise en marche, les États-Unis semblent adopter à son égard un rapport paradoxal, s’en affranchissant au besoin, tout en exploitant à dessein les ressentiments identitaires des nouvelles puissances africaines et asiatiques qui composent cette assemblée au terme de la décolonisation. Dans le même temps, l’Union soviétique courtise également ce monde émergent, qu’elle compte associer à son bloc d’influence comme en Angola, au Mozambique, au Vietnam ou en Malaisie. Mais les États-Unis, qui se proclament garants historiques de la liberté dans le monde, face à l’inclination impériale de l’Union soviétique, semblent les plus en pointe dans leur souci ambigu d’une vraie sécurité collective, mâtinée d’influence américaine. Kennedy le précise, qui rappelle combien l’ONU, magnifiée en « assemblée mondiale des États souverains » selon le principe américain historique du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes « incarne [le] dernier espoir à une époque où les instruments de guerre l’emportent largement sur les instruments de « paix » ». Selon le président américain, il faut que les « deux camps relancent la quête de la paix » face à l’empire des « puissances obscures de la destruction décuplées par la science ». C’est là une allusion limpide à la réalité de la course aux armements et l’indispensable équilibre des forces, voire le désarmement nucléaire tel qu’il sera ensuite esquissé durant les années 1970 avec les accords SALT sur la limitation des armes stratégiques et un nouveau pouvoir soviétique, celui de Léonid Brejnev. Les arguments de Kennedy semblent d’ailleurs très divers. Vouloir empêcher « une guerre ultime pour l’humanité » reste certes une motivation de premier ordre. Toutefois, l’argument économique est également mis en exergue par pragmatisme, tant les deux grandes puissances – surtout l’Union soviétique – sont « accablées par le coût de l’armement moderne ».

Abolir les inégalités

Cette quête d’une plus grande sécurité mondiale qui anime Kennedy épouse également son souci, pour le monde, d’une prospérité sur le plan économique dont les États-Unis  seraient le bâtisseur idéal. Nous voyions précédemment combien à la possibilité humaine d’une destruction universelle  par les nouvelles armes, répondait un potentiel inédit de faire reculer partout la misère, l’époque selon Kennedy, étant celle d’une  « Nouvelle Frontière » (New Frontier).  Elle concerne autant  les frontières de l’espace prochainement exploré dans le cadre des missions lunaires (avant la fin de la décennie, comme selon le souhait de Kennedy dans son discours d’investiture par le Parti démocrate du 15 juillet 1960 à Los Angeles), que celle beaucoup plus quotidienne, mais aussi difficilement accessible, de la pauvreté, qui doit être abrogée. Cette frontière à abolir doit, pour Kennedy, l’être autant dans le monde que dans son propre pays. Celui-ci, rétif à l’intervention publique et à la protection sociale, malgré les tentatives récentes en la matière de la présidence de Franklin Roosevelt (1933-1945) doit donc se réinventer en partie, réorientant sa croyance en un destin missionné (la « Destinée manifeste ») vers la protection des plus faibles parmi les siens.

Cette mise en évidence de la pauvreté mondiale n’est pas que de principe. Ostensiblement riche de détails, elle se love dans la dénonciation de nouveaux esclavagismes : « des colonies et des villages sur la moitié de la planète », lesquels « luttent pour briser les chaînes de la misère humaine ». L’opinion de Kenndy est par ailleurs mise en avant comme désintéressée, car le propre comportement de l’Union soviétique — autre tenant de l’anti-colonialisme — vis-à-vis des nations du Tiers-monde ne guide pas, assure Kennedy, celui des États-Unis, seulement la justice sociale : « Nous promettons de tout mettre en œuvre (…) non pas parce que c’est ce que les communistes feront (…) mais parce cette action [l’aide américaine aux pays en développement] est juste. » L’on perçoit alors combien, dans le verbe de Kennedy autant que dans la politique américaine, l’idée de prospérité est corrélée à celle de liberté, l’Union soviétique qui n’est pas une démocratie, à l’inverse des États-Unis, ne pouvant selon cette analyse assurer l’une comme l’autre.

La liberté universelle comme idéal

L’idéal très américain de liberté est l’autre grand aspect de ce discours de Kennedy. Son pays, lui-même doit encore, il le sait, beaucoup progresser en la matière, avec la fin effective dans les années à venir de la ségrégation raciale visant des noirs, mise à l’index par l’affaire Rosa Parks en 1956 et bientôt suivie d’une radicalisation et d’une politisation des minorités (Black Panther Party, Nation of Islam, et des figures comme Martin Luther King ou Malcolm X). Mais, soucieux de demeurer une puissance de rang mondial, les États-Unis veulent aussi assurer — voire « imposer » — l’idée de liberté à l’échelle de la planète, et cette volonté s’en ressent logiquement dans la dimension universaliste du discours de Kennedy.

En introduction, celui-ci convoque l’histoire pour justifier, par la guerre d’indépendance  des États-Unis (1775-1783), « la certitude que les droits de l’homme n’émanent pas de la générosité de l’État mais de la main de Dieu », ce qui revient à placer les droits de l’homme en principe surplombant de la politique et même plus simplement de la civilisation américaines, procédant de Dieu lui-même, non de la puissance publique. En dépit des tensions mondiales suscitées par la guerre froide, Kennedy veut réaffirmer que les États-Unis demeurent « les héritiers de cette première révolution » (la révolution américaine), garants contre « la lente décomposition des droits de l’homme » face à laquelle il est affirmé à dessein que les Américains se sont constamment engagés, pour se prémunir de toute critique d’impérialisme, notamment de la part des Soviétiques. Cette croyance dogmatique dans les droits de l’homme se manifeste d’autant mieux par la séparation que fait Kennedy entre deux parts d’un monde effectivement bipolaire depuis 1945, la concurrence américano-soviétique étant toutefois ici remplacée subtilement par la désignation péremptoire de « nations bienfaitrices » opposées à des nations malintentionnées ». Une telle géopolitique du « bien et du mal » irriguera par la suite à échéances régulières le verbe des dirigeants américains. L’on pourra en suivre la trace depuis la notion d’« Empire du mal » (Empire of Evil) désignant l’Union soviétique selon Ronald Reagan en 1981 jusqu’aux propos de George W. Bush en 2002 désignant une partie du monde arabo-musulman en tant qu’ « États voyous » (Rogue States). Cet appel universel à la liberté justifie, pour l’heure, afin de prévenir le « monde libre » du communisme, bien après le containment (endiguement) prodigué sous la présidence de Harry Truman au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, d’associer cette même Europe aux États-Unis. Les mots employés par Kennedy relativement à cette volonté d’association — « Unis, il y a peu que nous ne puissions faire dans le cadre d’initiatives de coopération. » — témoignent toutefois d’une volonté beaucoup plus prosaïque : arrimer militairement et diplomatiquement les pays européens à l’OTAN en raison de la propre coalition des États communistes d’Europe de l’Est sous l’égide soviétique du Pacte de Varsovie. Dans le même temps, l’OTAN se parachève sous la présidence de Dwight Eisenhower (prédécesseur direct de Kennedy) avec l’adhésion de l’Espagne franquiste en 1955, qui espère sortir de son isolement international en ayant partie liée avec les Américains. Elle s’accompagne de l’adhésion plus symbolique encore de la République fédérale d’Allemagne, remilitarisée en conséquence. Cette dernière incarne au mieux une autre facette d’un « monde différent » pourtant si proche dans le temps de celui de la guerre froide.

Discours-type ou pionnier ?

Le discours d’investiture de John Kennedy à la présidence des États-Unis a le mérite de présenter dans une large amplitude les bases de la politique internationale américaine. En écho, se dessine la perpétuation de choix traditionnels en termes de politique intérieure, qui participent de principes semblables, de sécurité, de liberté et de prospérité. In fine, le contexte particulier de la guerre froide opposant les États-Unis et l’Union soviétique dans une course à l’hégémonie, que symbolise au mieux l’arme atomique, fruit de l’époque, ne semble pas modifier en profondeur les choix de la Nation-guide du « monde libre ». En revanche, l’escalade des tensions exacerbe le dogmatisme de l’un et l’autre camp. Les principes philosophiques, moraux et politiques de chaque camp sont désormais surlignés à l’excès — dont celui d’une constante propagande de guerre — par l’affrontement d’un communisme et d’un capitalisme passés d’un siècle de maturation théorique à une mise en pratique rapide et planétaire, de part et d’autre d’un monde scindé en blocs, d’un Est et d’un Ouest.

Subsidiairement, la personnalité propre de de Kennedy, jeune, ambitieux, séduisant auprès des minorités ethniques et des femmes, « médiatique » à une époque où émerge la télévision de masse dans les foyers américains, démocrate aussi après deux présidences républicaines, semble donner une inclination sincèrement personnelle et inédite à un discours par essence très protocolaire. Sa mort précipitée, le 22 novembre 1963, l’empêchera toutefois de réaliser entièrement le dessein politique qu’il énonce.

Gauthier Bouchet

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