La colonisation française de l’Indochine

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Angkor et le Vietnam semblent être les deux noms qui viennent le plus clairement à l’esprit des Français lorsque l’on parle de l’Indochine. Mais la carte n’est pas forcément le territoire, et l’Union indochinoise qui voit le jour, en 1887, certes organisée administrativement en un seul ensemble, n’en reste pas moins, comme beaucoup de constructions contemporaines, en grande partie artificielle. Fruit d’une association complexe, elle comprend ainsi un territoire créé ex nihilo par les colonisateurs français — le Laos — associé au Tonkin (au Nord), à l’Annam (au centre), à la Cochinchine et au Cambodge (au Sud).

À cet assemblage de territoires disparates, aux statuts très divers (le Haut-Cambodge est un protectorat, mais le Bas-Cambodge une colonie), vient s’ajouter la créationde « territoires militaires », à la manière des bureaux arabes qui sont mis en place durant la monarchie de Juillet pour établir le contact entre administrateurs coloniaux français et populations indigènes d’Algérie.

La constitution de l’Union indochinoise est le fruit d’une colonisation d’un demi-siècle. La conquête française commence par le Sud, dans la région de Saïgon (1859), puis au Cambodge (1863), en Cochinchine (1876), au Laos (1893), avant que le Siam ne cède des territoires, entre 1902 et 1907. Cet ensemble est plus grand que la France métropolitaine— 736000 kilomètres carrés —bien que toutefois moins peuplé, avec sans doute environ 21 millions d’habitants en 1930, parmi lesquels quelques dizaines de milliers d’Européens seulement, mais 15 millions d’Annamites, dont l’extension vers le Sud va grandissant. Cette « infra-colonisation », selon les mots de l’historien Jean-François Klein, spécialiste de l’Indochine, ne doit pas être négligée : les Français colonisent certes ces territoires, mais les Annamites aussi.

Par ailleurs, le monde indochinois est ethniquement très complexe : plus de cent trente groupes représentés. Ces sociétés sont également diverses sur le plan religieux : au Vietnam, l’administration est de tradition confucéenne, avec des préceptes chinois, tandis que le Cambodge connaît une monarchie bouddhistetherāvada, qui ressent la présence française comme une protection, face au Siam rival.

À partir des années 1930, des révoltes communistes et nationalistes éclatent en Indochine, dans une population dont l’immense majorité — 95 % — demeure paysanne. L’usage de la langue locale, privilégié dans l’enseignement, et qui est censé permettre de se concilier les indigènes, se retourne en réalité contre la puissance colonisatrice.

C’est le début d’une nouvelle époque, durant laquelle les contestations populaires puis le contexte de la Deuxième guerre mondiale, qui voit l’occupation de l’Indochine par les Japonais, annoncent le recul des Français dans cette colonie. Ainsi, bien qu’ils la recouvrent en 1945, les Français perdent l’Indochine après leur défaite militaire àÐiệnBiênPhủ, seulement neuf ans plus tard.

À ce recul progressif des Français en Indochine, Jean-François Klein donne l’explication suivante : « Tout vint trop tard en Indochine. » Il sous-entend ici que le colonisateur ne prend jamais la mesure des évolutions de la société coloniale indochinoise que, de fait, il crée en pensant la contrôler.

En réalité, ce contrôle n’est jamais que de surface, et des éléments que la France juge aussi positifs que l’éducation des masses peuvent facilement se retourner contre elle, durant ces années d’entre-deux guerres, et plus encore après la Deuxième guerre mondiale, en suscitant de nouvelles élites lettrées, mais avant tout contestataires. Ainsi, derrière le cliché d’une société coloniale indochinoise d’une docilité conditionnée par l’assurance du bol de riz quotidien, la paix, et le maintien de ses valeurs traditionnelles, familiales et villageoises, point l’image de l’activiste remettant en cause l’ordre colonial, syndicalement, politiquement et jusque parfois dans la violence, dont Hô Chi Minh, révolutionnaire communiste et futur homme d’État du Vietnam indépendant, devient le symbole même.

Tout, une fois encore, est venu trop tard pour enrayer ce processus de conscience nationale vietnamienne, avant même que la guerre n’éclate dans l’artificielle Union indochinoise. Il manque à cet ensemble colonial trop fragile un véritable programme d’industrialisation et une réforme agraire capable de résorber la pauvreté, sans parler d’importantes réformes politiques. Ces manques annoncent l’impossible pérennité de la colonisation française en Indochine.

Gauthier Bouchet

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