Tribune de Paul Ducay

Si beaucoup de personnes s’inquiètent de la crise que traverse notre démocratie représentative, dominée par un fort taux d’abstention, la démocratie d’exercice quant à elle ne faiblit pas. Les citoyens sont aux aguets contre les incroyables assauts du capitalisme, qui tantôt cherche à étendre son marché sous couvert d’avancées sociétales en modifiant structurellement les familles françaises en vue de la réification de la vie, de l’enfant et du corps de la femme, tantôt cherche à étendre son marché sous couvert d’une simplification du code du travail.

En effet, cette simplification est bel et bien une nécessité, qu’attendent de nombreux français, en particulier les chefs d’entreprise. Il nous paraît effectivement fort légitime de remettre en cause, à plus large mesure, l’hyper-administration de notre société moderne, trop moderne sans doute. Nous attendons de la République qu’elle aménage un espace plus grand pour l’humain et un espace plus réduit pour la paperasse… A condition qu’elle n’en profite pas pour servir la soupe aux marchés financiers ! En effet, à plusieurs égards, notamment sur le temps de travail des salariés, la rémunération des heures supplémentaires, les licenciements, la place des syndicats dans l’entreprise et le pouvoir des PME face aux grandes entreprises, cette réforme du code du travail voulue par la ministre du Travail, Myriam El Khomri, conduirait, si elle était appliquée, à des régressions sociales considérables, tant pour les salariés que pour les chefs de petites et moyennes entreprises.*

Ledit Parti Socialiste montre une nouvelle fois son vrai visage ; l’imposture libérale-libertaire que dénonçait déjà Michel Clouscard dans sa Critique du libéralisme libertaire apparaît au grand jour sous le quinquennat du président François Hollande.

Pourtant, cette fois encore, les Français ne se laissent pas faire et signent en masse la pétition** de Caroline de Haas, déçue du Parti Socialiste: « Loi travail : non merci ! ». Peut-être les Français retrouvent-ils le sens de la liberté qui leur a été si chère au cours de l’histoire en défendant, par le biais d’une pétition, leurs acquis sociaux historiques. La maxime socialiste de Péguy est ainsi fort d’actualité : « il ne convient pas de préférer les commodités ou les caprices des consommateurs à la santé de ceux qui travaillent » (Marcel, de la cité harmonieuse). En réalité, la faute n’est pas même imputable aux consommateurs, mais aux lieux d’exploitation de cette énergie libidinale qui travestit les « besoins » de la demande en « désirs » de la demande, précisément conditionnés par la publicité et par les objectifs déraisonnables de croissance forte.
Il n’est pas normal que le système économique soit toujours plus permissif pour le consommateur tout en étant toujours plus répressif contre le producteur : il n’est pas juste que le gouvernement entreprenne de sacrifier de précieux acquis sociaux afin d’inverser momentanément la courbe du chômage afin de satisfaire le dogme de la croissance et de la consommation de masse… et espérer se maintenir aux prochaines élections présidentielles ! Il n’y a qu’à observer l’ « exemple » de l’Allemagne pour constater que le faible taux de chômage n’est pas synonyme d’un faible taux de misère : ce pays compte en effet 12 millions de pauvres, soit au moins deux fois plus qu’en France. Chose tout à fait aberrante lorsqu’on connaît la richesse de ces deux pays et la façon dont se sont enrichis les plus grandes fortunes mondiales alors que sévissait rudement la crise financière des Subprimes en 2008…

Rappelons toutefois que le combat ne s’arrête pas là : dans les mois et les années à venir, les Français devront choisir entre leur liberté politique ou leur subordination aux injonctions des lois du marché global. L’économie doit-elle être au service du politique, lieu de vie commune et d’exercice des libertés civiques, ou bien est-ce le politique qui devra définitivement courber l’échine devant les forces d’argent ? Aux français de choisir entre la dignité ou la servitude. Le travail commence peut-être par celui des mots, de sorte qu’il faut sans doute cesser d’exclure les salariés du terme « entreprise ». A quand l’association du capital et du travail, troisième voie depuis longtemps  voulue par les penseurs du corporatisme économique et les catholiques sociaux ?
Quant au parti de la rose, il semble bien malheureusement qu’il n’en reste que les épines, douloureuses pour les quelques millions de cocus historiques de la social-démocratie.

Paul Ducay [vous pouvez également consulter l’article ici : https://ducaypaul.wordpress.com/2016/02/23/la-rose-arrosee/] ___________________

*Article de L’Express qui résume fort bien les modifications que vise le projet de loi : http://lentreprise.lexpress.fr/rh-management/droit-travail/loi-el-khomri-les-bouleversements-qui-vous-attendent_1765074.html

** PETITION: https://www.change.org/suggested?alert_id=&petition_id=6109506

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