Nous autres, barbares ?

0
1 191 vues

11652283_1654460931458256_1105306492_n

Tribune de Paul Ducay

Nous sommes le 7 janvier 2015. Tous les médias nationaux relaient l’information : le bureau du journal satirique Charlie Hebdo a été attaqué par Chérif et Saïd Kouachi, entraînant la mort d’une dizaine de personnes, des membres de la rédaction du journal, des employés, et un policier nommé Franck Brinsolaro.

Nous ne rappelons pas cet événement tragique – qui a suscité, assurément, beaucoup d’émoi dans la société française – dans le but soumettre bêtement des brevets de « Jesuischarlisme » comme ce fut si souvent le cas, et si honteusement le cas.

Nous nous appuyons sur cet événement marquant pour nous interroger plutôt sur le mal qui frappe notre civilisation, en dépassant la version officielle tout comme les théories du complot et les analyses proposées par Emmanuel Todd.

Ce qui nous intéresse dans cette affaire, assurément d’actualité, c’est bien son caractère illustratif du fléau moral qui touche les ‘occidentaux’ et, en particulier, les Français, car c’est de notre peuple dont nous voulons parler ici.

Ce fléau moral a un nom : l’anomie. Introduit en 1893 par Émile Durkheim, le terme anomie (du grec ἀνομία / anomía, du préfixe ἀ- a- « absence de » et νόμος / nómos « loi, ordre, structure ») est un concept fondamental en sociologie. Il caractérise l’état d’une société dont les normes réglant la conduite de l’humain et assurant l’ordre social apparaissent inefficientes. L’anomie caractérise, en somme, un désordre social, qui conduit nécessairement au désordre individuel. En effet, les hommes vivant en société, se projettent en elle, grandissent par et à travers elle : or si les repères de la société s’effondrent, et que la société ne parvient plus à donner un sens et une place, un rôle, aux individus, aux personnes plus exactement, qui y vivent, un tel phénomène psychologique et moral se produit.

Des auteurs jusqu’alors oubliés, comme Gilles Lipovetsky, auteur de L’Ere du vide, ont alors fait entendre leur voix à propos de cet attentat.

Ce présent auteur analysait précisément dans son essai paru il y a une trentaine d’années l’individualisme croissant à l’âge de la postmodernité. Il s’agit d’un problème très contemporain, si bien que de plus en plus de sociologues parlent d’un phénomène d’hyper-individualisation, où l’individu prime sur la société, au détriment de ce groupe humain. C’est précisément dans cette société hyper-individualiste que cet attentat a eu lieu, et que de nombreux jeunes Français ont quitté la terre de Clovis pour aller « faire le djihad » de type militaire, instrumentalisé et manipulé par les organismes terroristes que nous connaissons.

Ce type de cas est extrême. Nous retrouvons, plus fréquemment, de façon plus étendue, de manière plus apparente, la tentation chez de nombreux individus d’entrer dans la délinquance et dans l’économie parallèle qui prospère sur le trafic de stupéfiants et le trafic d’armes.

Nous ne pouvons pas omettre d’évoquer le nombre inquiétant de suicides dans le secteur agricole ou de la télécommunication; ainsi que de très nombreux autre cas de « décrochage » scolaire et professionnel.

Du côté de ceux qui n’ont pas cédé socialement, psychologiquement, devant la pression temporelle de l’infrastructure et de la suprastructure capitalistes, c’est-à-dire la majorité de la population, il y règne grandement un climat d’anxiété, de méfiance envers l’avenir et de repli sur soi que nous pouvons parfois, et à juste raison, appeler « repli communautaire », dans les classes populaires comme dans les classes supérieures. Ce qui traduit le plus ce climat d’anxiété est le fort taux d’abstention aux diverses échéances électorales, et qui ne cesse de croître ; ainsi que le développement du vote anti système et le dégoût de l’opinion publique envers nos responsables politiques : jamais un président de la Vème République n’était devenu aussi impopulaire que François Hollande.

Ici aussi, loin de se résigner au fatalisme, il convient de préciser que ce mal a plusieurs sources : d’abord, le droit français et européen.

Karl Marx, dans La Question Juive, critique et met à nu l’imposture de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen qui, au lieu d’émanciper le citoyen des forces coercitives de la société, a précisément isolé chaque citoyen dans son individualité. Par exemple, et nous feront court, en définissant la liberté négativement (« la liberté de l’un s’arrête lorsqu’elle nuit à la liberté de l’autre »), en érigeant la propriété comme « droit de jouir et disposer des choses de la manière la plus absolue » (art.544 du Code Civil), la Déclaration de 1789 a rompu avec la conception classique du droit, ne faisant plus de celui-ci un outil de relation sociale, mais un attribut à ladite liberté de chacun. Liberté qui rime en réalité avec propriété bourgeoise. Alors que la proprietas désignait la qualité d’une chose à appartenir en propre à quelqu’un (quand la bonitas est la qualité d’une chose à être bonne), la propriété devient, sous l’influence du droit subjectif, le pouvoir sacré et inviolable de l’individu de disposer de toutes choses (non plus donc dans leur qualité, mais leur quantité) et de manière absolue.

Le point de départ de notre droit moderne n’est précisément plus la société, mais l’individu : si bien qu’on ne peut constituer une société sur des bases juridiques aussi dissolubles, qui nient la condition sociale de l’homme au point de ne mettre en exergue qu’un « homme » et un « citoyen » abstraits, en dépit des réalités sociales, naturelles, populaires, sociétales, de la France et d’ailleurs (je pense à l’application de notre droit dans nos anciennes colonies…).

La République, gouvernement de la chose publique, fait passer ainsi de façon tout à fait paradoxale un présupposé et abstrait bien individuel avant le bien commun. Un « bien » individuel qui ne sert en réalité que les puissants et rétabli, en termes Hobbesiens, la « guerre de tous contre tous ».

Toute liberté est en effet une autorité sur autrui et sur son environnement : donner une égalité en droits, une même liberté à tous en dépit des intérêts divergents des individus et des réalités hétérogènes de la société, conduit nécessairement à une cascade d’injustices. Au lieu d’établir une égalité en droit (au singulier), c’est-à-dire une égalité proportionnelle, que nous qualifions d’ équité, la République bourgeoise établi une égalité arithmétique qui attribue la même liberté à tous. Le concept d’égalité est en somme hypocrite dans notre système juridique car il ne sert point la valeur de Fraternité, il ne sert point les intérêts des petits face aux puissants, qui bénéficient d’une propriété inviolable et sacrée par exemple.

Certes notre droit est moins libéral et individualiste que le droit étasunien. Mais il demeure lacunaire. C’est Michel Villey, philosophe et historien du droit, qui a participé à la mise à nu de l’imposture juridique et de la redécouverte du droit. La notion de droit qu’il défend est celle qui a été théorisée par Aristote dans l’Éthique à Nicomaque (livre V), où sont distinguées deux notions de justice :

  • Une justice générale, « somme de toutes les vertus », qui caractérise le bon citoyen en général : courageux, honnête, véridique, etc.
  • Une justice particulière, authentiquement distributive. Vertu à part entière, elle consiste en effet à attribuer à chacun sa part et définit ainsi la liberté positivement.

C’est la justice particulière qui correspond au droit proprement dit. La justice générale, elle, se confond avec la morale, et elle est aussi, aux dires d’Aristote, ce qui est visé par une bonne législation.

Notre droit moderne ne fait plus de distinction entre ces deux types de justices. Or, si la Déclaration porte en elle des principes universels qui ont force de droit, ils ne sauraient être confondus dans la justice particulière. Cette analyse critique du droit moderne français nous conduit à penser que l’idéal humaniste incarné en partie par la Déclaration apparaisse du côté de la justice générale, comme « principe phare », comme valeur abstraite issue d’une histoire concrète (histoire révolutionnaire et chrétienne).

Car on ne peut pas légiférer sur des relations concrètes à partir de normes juridiques abstraites. Aussi bien que toute révolution s’enracine dans des traditions profondes, le droit ne peut se construire sui generis en dépit des réalités dans lesquelles il s’exerce. La culture, dans toutes ses formes, contient des reliefs anthropiques qui s’agrandissent avec le temps : c’est le propre de l’histoire et c’est le propre des civilisations. Plus nous avons de passé, disait Péguy, plus nous avons de responsabilité à transmettre. Il n’y a pas d’avenir sans passé. C’est une réalité que notre société de l’instant pur, dite présentiste, enfermée dans le présent immédiat et la vitesse, a du mal à comprendre et à assimiler dans son mode de fonctionnement.

Nous nous arrêterons ici pour l’instant afin de rappeler la deuxième source du mal civilisationnel qui nous touche : le capitalisme.

Le système capitaliste, qui désigne notamment le statut juridique d’une société humaine caractérisée par la propriété privée des moyens de production et leur mise en œuvre par des travailleurs qui n’en sont pas propriétaires, s’inscrit précisément sur le terreau juridique de la Déclaration bourgeoise. L’individu est le moyen du capitalisme, sa fin étant l’argent, l’accumulation du capital, le mérite fondé sur l’argent. Le capitalisme s’est développé sur les cendres des corporations qui associaient, sous un même corps de métier, de libres artisans dont le mérite était fondé non sur le capital accumulé ou la production de richesses réalisée, mais sur la qualité même du travail. François René de la Tour du Pin résumait d’ailleurs le travail en ces mots :  » le travail n’a pas pour but la production des richesses mais la sustentation de l’homme « . Péguy, à ce sujet, écrivit dans son superbe et troublant ouvrage L’Argent, « Nous avons connu un honneur du travail exactement le même que celui qui au Moyen Age régissait la main et le cœur. Cétait le même, conservé intact. . Nous avons connu ce soin poussé jusquà la perfection, égal dans lensemble, égal dans le plus infime détail. Nous avons connu cette piété de louvrage bien fait, maintenue jusqu’à ses plus extrêmes exigences. J’aii vu toute mon enfance rempailler des chaises exactement du même esprit et du même coeur, et de la même main, que ce même peuple avait taillé ses cathédrales. »

Ce n’est pas le cas dans notre système capitaliste, où le travail a pour fin, précisément, la production de richesses et la réalisation de plus-value. La « croissance » est le maître mot, en dépit des réalités écologiques et naturelles de notre monde et de notre propre finitude humaine. Contre les forces d’argent se sont toujours opposées les corporations et, plus tard, les syndicats (quoi qu’aujourd’hui nous pouvons nous interroger sur leur rôle dans la défense des travailleurs). Les corporations n’étaient pas représentées aux Etats généraux à la Révolution. L’on comprend alors comment les forces d’argent ont pu parvenir, en faisant chuter l’Incorruptible, à imposer leurs vues et leurs desseins à la France.

Mais pour revenir à aujourd’hui, nous pouvons réévoquer Michel Clouscard, qui dans son livre Le capitalisme de séduction notamment, constate que le capitalisme de séduction, ou de consommation, a succédé dans les pays dits très développés au capitalisme de production. Le capitalisme ainsi ne domine plus seulement l’infrastructure économique et politique : il s’est inséré dans la suprastructure, c’est-à-dire le monde des idées, de la subjectivité, du quotidien. Par le biais du Plan Marshall, les Etats-Unis ont importé leur modèle économique d’un capitalisme séducteur en diffusant l’ american way of life qui, à terme, et grâce au tournant de mai 68, a réussi à briser les barrières traditionnelles qui y résistaient : le jeu, la mode, la pornographie, la publicité ont envahi nos écrans de télévision, nos journaux, nos villes, nos modes de vie, peu à peu, de façon diffuse, massive, irrésistible. Le softpower étasunien, capitaliste et libéral, est parvenu à dominer l’âme française, à la domestiquer, à la mettre sous sa botte. Existe-t-elle encore, cette âme fougueuse, fidèle et insolente à la fois ? Cette âme collective qui a façonné nos cathédrales, érigé les plus beaux châteaux, les plus belles maisons, les plus belles traditions séculaires ? Renaîtra-t-il, cet amour français du travail bien fait ? L’avenir nous le dira. La tradition étant, précisément, ce qui ne se passe pas, l’espoir doit demeurer dans le cœur de tous ceux qui s’indignent.

Malheureusement, le capitalisme de séduction prospère sur sa capacité à exploiter l’ économie libidinale de chaque individu, qui réalise ses désirs personnels et exclusifs à travers la consommation. Le capitalisme aujourd’hui se suffit à lui-même.

Lorsque la gauche, qui se dit rebelle, vante ses lois sociétales et ses idées « progressistes », elle fait en réalité le jeu du capitalisme. Selon Clouscard il y a une connivence intellectuelle au service du capital : c’est l’idéologie libérale-libertaire. Tout est fait, dans notre système politique, économique, sociétal, pour isoler les individus et briser le « nous ».

Droit et économie ont accouché d’un système qui uniformise et nivelle les pensées et les modes de vie dans toutes les régions du monde. Pier Paolo Pasolini, écrivain, poète, journaliste, scénariste et réalisateur italien, accusait les libéraux-libertaires d’être des « fascistes aux cheveux longs » : la société de consommation parvient en effet à réaliser ce que le fascisme italien n’a point réussi, à savoir, le nivellement des pensées et des modes de vie.

Dès lors il n’est point étonnant que de nombreuses personnes basculent dans l’anomie dans une société où le « nous » se fait de plus en plus timide. Une société individualiste ne peut être réellement une société, ou réellement une civilisation, mais bel et bien une forme de barbarie. L’ homo oeconomicus , être rationnel mû par son égoïsme, dont la préoccupation première est la « maximisation de son utilité » (L.Bouchinet), a remplacé l’homo juridicus. On ne parle plus de « personnes », qui ont, étymologiquement, un rôle, une place, dans la société, mais d’ « individus » juridiquement définis comme isolés… voire asociaux.

On nous agite le danger islamiste radical comme première menace. Mais nous avons observé les deux principales sources de notre décadence : loin d’être « déclinologues » comme nous accusent certains myopes de la politique, nous persévérons au contraire dans l’espérance. Nous voulons nous faire chirurgiens de la res publica, et non demeurer de simples aides-soignants qui cherchent à couper les branches pourries de tout un arbre moribond que l’on déracine, de toute une société que l’on déshérite et attaque.

Contre ceux qui agitent le choc des civilisations, tâchons d’afficher le réel problème de notre société : le choc des incultures. Au lieu de chercher en l’Autre ce qui nous divise, hâtons-nous de retrouver en nous ce qui nous rassemble. Recréer du Nous, voilà le premier remède contre la barbarie, voilà ce que devrait être la motivation de notre action citoyenne.

AUCUN COMMENTAIRE