Tribune de Clément Dacier

L’effroi et la sidération causés par les attentats parisiens du 13 novembre 2015 ont suspendu pour un temps la critique au profit de la seule émotion, mais ils ne doivent pas empêcher la réflexion de reprendre ses droits quand il s’agit de comprendre ce qui s’est passé, d’en expliquer les raisons, d’en prévoir les conséquences, d’en imaginer les suites. L’auteur de ces lignes n’a pas pour habitude, en principe, de déverser toutes ses pensées sur les réseaux sociaux où chacun croit avoir en toute circonstance une opinion à partager et un avis qualifié à adresser au monde entier. Mieux qu’un « statut » ou qu’un « commentaire », les événements dramatiques qui viennent de se produire méritaient un texte qui n’a été conçu que comme une méditation au cœur du choc, et pourtant en tentant de tenir celui-ci à distance.

DAESH, OU LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY DE L’OCCIDENT

L’organisation qui se fait appeler Daesh a revendiqué ces attentats. Le Président de la République l’a officiellement désignée comme notre ennemi. Tous les médias l’ont relayé. Tous les politiques de tous les partis ont appelé à la détruire, d’une façon ou d’une autre. La cause est entendue. Malheureusement, ils sont peu nombreux à avoir dit et compris que cet ennemi n’est autre en réalité que nous-mêmes, qu’il est notre créature, notre « Frankenstein ». Nous, Occidentaux, nous l’avons engendré, et il se rebelle aujourd’hui contre ses géniteurs.

Nous avons engendré ce monstre sur le plan extérieur, en participant aux côtés des Etats-Unis et dans le cadre de l’OTAN à la déstabilisation générale du Moyen-Orient, pour servir des intérêts qui n’étaient pas les nôtres. La « guerre contre le terrorisme » lancée à partir du 11 septembre 2001, dans des circonstances sur lesquelles il y aurait beaucoup à dire, a inauguré un vaste programme de renversement des régimes susceptibles de faire obstacle aux ambitions américaines. Elle a saccagé tour à tour, par des interventions directes ou par les soit disant révoltes du « printemps arabe », l’Afghanistan, l’Irak, la Libye, la Syrie, l’Egypte. Elle a transformé cette région du monde en une gigantesque poudrière, un chaos indescriptible au sein duquel a émergé Daesh, avec la complicité passive ou active de ceux qui voyaient en lui une arme à utiliser pour prendre le contrôle de ces Etats. Tous ces pays auxquels nous avions promis d’apporter la liberté et la démocratie à coups de bombardements et de kalachnikovs forment aujourd’hui le socle de Daesh, la base arrière depuis laquelle il nous attaque et menace de se répandre.

Nous avons engendré ce monstre sur le plan intérieur, en favorisant sans limite l’installation sur notre sol depuis quarante ans d’une immigration massive, en renonçant par avance à assimiler celle-ci, et en la laissant se ghettoïser dans nos banlieues. Cette population étrangère, majoritairement musulmane, nous l’avons ainsi nous-mêmes précipitée en partie dans les bras des seuls qui se proposaient réellement de la former, de lui fournir une identité de rechange alors que nous ne tentions même plus de défendre la notre : les islamistes radicaux d’inspiration wahabite, qui ne représentent pas l’Islam véritable. Il n’y a ni racisme, ni xénophobie à dire cela. Une grande partie des personnes d’origine immigrée n’est en rien concernée par ce phénomène, elle est même la première à en souffrir avec nous. Ce ne sont pas eux les véritables responsables, mais nous : nous qui savions qu’en accueillant hors de toute mesure cette immigration torrentielle et en la parquant à distance de nos centre-ville pour ne pas avoir à la regarder (ce qui est le véritable racisme), nous installions dans nos quartiers une population susceptible de se retourner contre nous sous l’influence de pressions étrangères venues de ses pays d’origine, comme cela commence à se passer. Nous avons poussé le mauvais goût jusqu’à distribuer à tour de bras la nationalité française à des individus qui refusaient de toute évidence de se considérer et de se comporter comme des Français. Le résultat est là : sur les huit terroristes du 13 novembre, cinq avaient des passeports français.

Nous avons engendré ce monstre sur le plan matériel. Toutes les armes que nous avons utilisées dans nos guerres dévastatrices au Moyen-Orient et que nous avons laissées sur place sont maintenant employées contre nous, sur le terrain contre notre coalition, et peut-être demain sur notre propre territoire. Beaucoup de gens sont aujourd’hui effrayés par les clips vidéo de Daesh où se déploient leurs chars, leurs armes, leur logistique. Peu sont vraiment conscients du fait que l’ensemble de ces équipements vient de l’Occident. Encore moins nombreux sont ceux qui s’intéressent réellement aux ressources financières de Daesh, et dont l’enquête les mènerait pourtant, directement ou indirectement, au même endroit.

Nous avons engendré ce monstre sur le plan moral. Depuis la chute du Mur de Berlin, les vainqueurs de la guerre froide ont prétendu dominer le monde non seulement par les armes, par la diplomatie et par l’économie, mais également en imposant à toute la planète leur modèle de vie, la société de consommation généralisée où tout se vend et tout s’achète, où il n’y a plus des peuples, des langues, des cultures, des traditions, des religions, des familles, des sexes, mais seulement un gigantesque magma d’individus interchangeables, tous pareils dans un monde où tout est identique, où tout se vaut, et où l’on désigne pudiquement ce phénomène sous le nom de « mondialisation ». Les peuples occidentaux ne se sont pas contentés de s’uniformiser entre eux, ils ont voulu faire entrer dans leur danse macabre le monde entier, et faire passer pour des arriérés tous ceux qui refusaient de les suivre. Ils ont semé dans le monde oriental une incompréhension et une colère qui a transformé une partie de celui-ci en une sorte d’enfant battu assoiffé de prendre sa revanche. Leurs modes de vie, leurs croyances, leurs idées, leurs pratiques, nous font peur. Mais notre culture décadente à base de télé-réalité et de prétendus « divertissements » les a dégoûté. Absurdité contre absurdité, quelques-uns ont préféré la version rouge sang à la version rose bonbon. Cela nous choque, bien sûr, mais si nous refusons de le comprendre, c’est une longue série de 13 novembre que nous nous préparons.

Nous avons engendré ce monstre sur ces quatre plans, et tous se tiennent. En retrancher un seul, n’en retenir qu’un seul, serait se priver délibérément de la possibilité d’expliquer ce qui nous arrive.

Oscar Wilde a écrit un beau roman sur Dorian Gray, ce jeune homme dont la beauté reste intacte tandis que son âge avance et que ses dépravations se multiplient, et dont le portrait se charge de vieillir à sa place et de porter les marques de son avilissement ; mais un jour la confrontation entre les deux est inévitable, le réel reprend ses droits, et Dorian Gray en meurt. L’Occident, depuis trois décennies au moins, s’est engagé sur la voie de l’agressivité à l’extérieur, de la faiblesse à l’intérieur, des compromissions matérielles et morales. Il ne s’en inquiétait pas car il continuait pendant ce temps à présenter le visage d’un confort supérieur au reste du monde, d’une puissance militaire et économique incontestée, et de la liberté de s’avachir autant qu’il le voulait sans trop en souffrir. Il n’a pas vu qu’en Orient se trouvait son « portrait de Dorian Gray », chargé de s’enlaidir à sa place, de prendre la forme du monstre qu’il était intrinsèquement devenu. Ce portrait de Dorian Gray s’appelle Daesh, et nous arrivons au chapitre où l’illusion tombe. Cela ne sera pas agréable.

LA PRISE DE CONSCIENCE

Frappés par l’épreuve, les Français redeviennent patriotes et se sentent appartenir à une grande communauté nationale. C’est bien, mais c’est un peu tard. La floraison de drapeaux tricolores sur Facebook, les bougies à la fenêtre et les « Pray for Paris » (que la décence aurait pu conduire à écrire en français…) résonnent parfois comme une grande cérémonie funèbre pour une nation française et un monde occidental que nous avons tous, collectivement, laissé sombré dans les quatre écueils énumérés plus haut.

Alors, pour en sortir, il va falloir, bien sûr, mener la guerre contre Daesh, en sachant qu’il ne s’agit pas d’une guerre contre l’Islam (le wahabisme dont se réclament les fanatiques n’est qu’un courant de l’Islam, parfaitement hétérodoxe, et condamné par toutes les autres écoles), qu’il ne s’agit pas d’une guerre contre l’ensemble des Musulmans (une telle attitude déboucherait rapidement sur une guerre civile, ce qui est précisément la stratégie de Daesh, et nous aurions tout à perdre dans une conflagration généralisée à côté de laquelle les derniers attentats passeraient pour un aimable apéritif), mais qu’il s’agit bien en revanche d’une guerre contre des islamistes fanatisés dont la puissance intellectuelle, financière et politique trouve en grande partie sa source, hélas, dans le monde occidental…

Cette guerre, nous allons devoir la mener sur les quatre fronts qui viennent d’être évoqués :

– Sur le front extérieur, en reconnaissant que c’est nous qui sommes la cause du chaos dans lequel se trouve le Moyen-Orient, en formant une coalition unique intégrant pleinement la Russie, en dialoguant avec le régime syrien qui doit faire face à une opposition entretenue par des puissances occidentales avides de prendre le contrôle de son pays, en marquant notre volonté de rompre avec la politique étrangère menée par l’OTAN depuis plus de vingt ans.

– Sur le front intérieur, en engageant, s’il n’est pas trop tard, la reconquête des quartiers et des populations qui se trouvent de fait sur notre territoire et pourtant en-dehors de notre Etat, par notre faute, et en acceptant de regarder en face et dans toute sa mesure le phénomène de l’immigration, qu’il s’agisse du flux continu accueilli depuis quarante ans ou de la déferlante récente des « réfugiés » appelée à grandir au fur et à mesure que le Moyen-Orient sombre dans l’anarchie, et parmi lesquels Daesh revendique déjà 4000 djihadistes au moins.

– Sur le front matériel, en faisant remonter à la surface les sources de la puissance de Daesh, qui sont ses soutiens, qui le finance, qui l’entretient en achetant son pétrole : ce volet réserve bien des surprises, que Vladimir Poutine a commencé à mettre en évidence en affirmant ces derniers jours que quarante pays, parmi lesquels des membres du G20, étaient directement impliqués.

– Sur le front moral, enfin, et ce sera le plus long, en engageant une réflexion sérieuse sur l’échec de ce que l’on appelé « mondialisation », et sur le retour massif et fracassant des peuples, des cultures, des identités, des religions, des différences de toute sorte qui n’accepteront désormais plus de s’effacer derrière la seule loi du marché.

Surtout, il va nous falloir réfléchir sur les conditions dans lesquelles la France et l’Europe se sont laissées entrainer dans ce soit-disant « camp occidental » sous la férule de l’OTAN, porteur d’une politique et d’une culture largement responsables, en profondeur, du carnage actuel, et sur la possibilité d’en sortir enfin, à l’heure où un contrepoids oriental se dessine, sous la forme d’un bloc eurasiatique mené par la Chine et la Russie, auxquels l’Inde pourrait bientôt se rallier. Une Europe dégagée des institutions bruxelloises et qui se joindrait à ce bloc sous la forme d’un grand axe Paris-Berlin-Moscou serait la seule issue nous permettant à la fois de nous émanciper de l’Amérique, de tourner le dos aux erreurs qui nous ont conduit jusqu’ici, et de parler dignement avec le monde oriental pour nous reconstruire ensemble.

Si nous ne le faisons pas, nous pouvons nous attendre à un désastre mondial, car l’Occident a d’autres portraits de Dorian Gray en réserve, dont le premier est son économie largement virtuelle, reposant sur un dollar tout-puissant en apparence mais agonisant en réalité, à l’heure où la Russie et la Chine ont patiemment et intelligemment reconstitué des réserves d’or colossales. Au-delà de tous les clivages partisans, plusieurs penseurs, plusieurs figures engagées et rapidement traitées de « nouveaux réacs » même quand elles sont de gauche, ont commencé à sonner l’alerte, à prendre conscience que « quelque chose » est sur le point de se passer, et que c’est bien chez nous et en nous, Occidentaux, que se trouve la véritable racine du problème. Malheureusement, force est de constater que personne de visible ne l’a encore fait en profondeur, que ceux qui s’en approchent par moment s’en éloignent ensuite au gré des évènements, faute d’une « colonne vertébrale » intellectuelle suffisamment solide, et que, pour l’heure, aucun d’entre eux ne s’est aperçu que ce constat avait déjà été prophétisé de façon autrement plus précise et percutante par l’écrivain français René Guénon il y a près d’un siècle, chez lequel ceux qui le veulent trouveront les avertissements nécessaires à la compréhension des défis de notre époque.

« Il est vraiment singulier que quelques-uns parlent aujourd’hui de « défense de  l’Occident », alors que c’est celui-ci qui menace de tout submerger et d’entraîner l’humanité entière dans le tourbillon de son activité désordonnée ; l’Occident a en effet grand besoin d’être défendu, mais uniquement contre lui-même, contre ses propres tendances qui, si elles sont poussées jusqu’au bout, le mèneront inévitablement à la ruine et à la destruction. » 

René Guénon (La crise du monde moderne, 1927)

Clément Dacier

Paris, 16 novembre 2015

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